L'Extase/J. Donne

 

L'Extase

  • Là où comme sur un lit un oreiller,
    Une rive en crue invitait les violettes
    A reposer leurs testes,
    Nous nous assîmes, l'un à l'autre tout entiers.


    Nos mains étaient fermement cimentées
    Par siccatif rapide, et de là s'exhalaient, subtil;
    Nos oeillades enfilaient, et tenaient enlacés
    Nos regards, sur un collier à double fil.


    Ainsi greffer nos mains
    Restait pour nous unir le seul moyen;
    Et des images captées dans nos yeux
    De nostre route les seules lieues.


    Comme entre deux égales Armées
    La Fortune, une victoire indécise balance à attribuer parfois,
    Nos asmes, qui avaient quitté leurs corps pour leur état rapprocher,
  • Se tenaient suspendues entre elle, et moi.


    Et tandis que là, négociaient nos asmes,
    Nous, comme gisants restions étendus;
    De tout le jor nous ne bougeâmes,
    De tout le jor, de nous, rien ne fut entendu.


    S'il en fut un, si raffiné par l'amour,
    Que langage de l'asme il connut,
    Et que son esprit se fut nourri de bon amour,
    Non loin de nous se fut tenu,


    Lui, quelle asme parloit, bien qu'il ne put l'apprendre
    Car les deux pensoient et disoient de mesme, peut-être put
    Nouvel élixir prendre,
    Et repartir bien plus pur qu'il n'éstoit venu.


    Cette Extase, de son index
    Dit-on, ce qu'aimons nous désigne pour sûr;
    Par celle-ci, on voit que ce n'était pas le sexe;
    Nous voyons ce qu'avant nous estoit mouvement obscur:


    Mais comme les asmes contiennent à la fois
    Un mélange de choses qu'elles ignorent,
    Amour, ces asmes meslées, il les remesle encore,
    Et chacune ceci, et cela, d'une seule, deux finalement faict.


    De violettes un simple transplant,
    La force, la taille, et la couleur
    Tout ce qui étoit pauvre et chétif avant
  • Connaît regain ,et vigueur.


    Mais lors doncque l'amour, l'un à l'autre opère
    Telle entr'animation, il obtient le croisement,
    D'une nouvelle asme, étrangère
    Aux défauts de ses éléments.


    Lors nous, qui sommes cette novelle asme éclose,
    Nous savons de quelle paste nous sommes faicts
    Car les anatomies qui nous composent
    Et desquelles nous croissons, ce sont nos asmes, sur quoy rien n'a d'effet.


    Mais, O hélas! Tant que vivons l'un et l'autre
    Nos corps, pourquoi les tenons-nous à mépris?
    Bien qu'ils ne soient pas nous-mesmes, ils sont nostres
    Ils sont la sphère, nous sommes leurs esprits.


    Nous leur devons reconnaissance
    Car ce sont eux qu'à nous-mesme unis, nous ont d'abord conviés
    Nous donnèrent leur vigueur, leurs sens,
    Et nous sont alliage, non déchets.


    Sur l'homme, l'influence du paradis ne se peut si bien étendre,
    Qu'elle improigne l'ayr d'abord;
    Car l'asme dans l'asme ne se peut répandre,
    Qu'elle n'ait avant habité le corps.


    Comme notre sang besogne à faire
    Des Esprits, que le plus semblable aux asmes il veut;
    Par ce que de tels doigts sont nécessaires
    Pour nouer de l'homme le subtile noeud;


    Ainsi que des purs amants les asmes descendent
    Jusqu'aux facultés et affections,
    Que peut-être les sens atteignent et appréhendent,
    Sinon un grand Prince végète en prison.


    Lors, tournons-nous vers nos corps, qu'ainsi le vulgaire
    Puisse l'amour contempler;
    Dans les asmes, ont beau s'épanouir des amours les mystères,
    Reste que le corps est son Livre Révélé.


    Et si quelqu'amant, à notre semblance,
    A compris ce dialogue, d'un seul ja cité,
    Qu'il nous marque, il verra peu de différence
    Quand en nos corps serons ressuscités.

 

 

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