La tour penchée de la Vermondie

 

La Tour penchée de la Vermondie

 

 

  • C'était, tu t'en souviens, un soir d'avril. Les aubépines en fleurs jetaient dans ce coin du Périgord une note d'allégresse comme le feux de la Saint Jean qui jaillissent dans les nuits claires.
  • J'avais au creux de ma main, ta petite main, ma Laurette, chaude comme un oiseau. Nous venions de faire une longue promenade à pied et nous allions rentrer à la ferme où ta maman nous attendait.
  • Quand, soudain, au bout d'un chemin caillouteux, se dressa la tour de la Vermondie.
  • Mon grand-père m'en avait parlé, jadis, quand je montais sur ses genoux, après le repas du soir ... Mais l'histoire était confuse dans ma mémoire et quand tu m'interrogeas :
  • - Oh, papa, dis, pourquoi la tour est-elle penchée ?
  • J'avoue que je fus embarrassée ...
  • Heureusement, nous devions être "enchantés" ce soir-là ... Une brave vieille (c'était sûrement une fée), avait entendu ta demande et tout en gardant ses chèvres bondissantes sur l'herbe, ce fut elle qui répondit :
  • " C'est une belle histoire, petite demoiselle, et qui est beaucoup plus vieille que moi.
  •  
  • En ce temps-là, vivait sur ces ruines le baron de la Vermondie. Il commandait à vingt lieues à la ronde et n'était pas tendre pour les pauvres gens. Souventes fois, on l'avait vu à cheval poursuivre le sanglier dans les champs de blé avec sa meute et ses gens.
  • Malheur à qui aurait seulement murmuré contre le baron. Les pires châtiments l'attendaient. Et l'on se demandait, avec un peu d'ironie, comment cet homme si cruel avait pu avoir une fille si différente de lui.
  • Sybile avait seize ans, lorsque commence cette histoire et on n'avait jamais vu si belle et si sage enfant. Elle n'était sortie du château que de rares fois - et en cachette - lorsque son père était à la chasse. Alors, il fallait la voir gambader et faire la folle dans les champs. Quelquefois, elle s'était aventurée jusqu'à la ferme de Fonpeyre où les gens l'avait accueillie avec la joie que vous pensez ! On l'avait bourrée de mique de seigle qu'elle avait dévorée avec appetit.
  • " Revenez, petite demoiselle, revenez ", lui disait la vieille paysanne. Et c'était le choeur de toute la maison.
  • Oui-da ! Elle aurait bien voulu revenir, malgré les objurgations de sa nourrice. Mais ces escapades furent rapportées à son père qui donna des ordres formels pour qu'elle ne puisse plus franchir le pont-levis ... Et pour ne plus avoir de soucis, il décida de la marier ...
  •  
  • Un matin, il ordonna qu'on lui amenât Sybile.
  • La jeune fille s'avança vers son père, avec, au coin des lèvres, un faible sourire, un peu forcé, mais qui n'aurait pas demandé mieux que de s'épanouir. Il aurait suffi, d'un simple geste de cet homme, elle se serait précipitée dans ses bras en sanglotant. Et tout aurait été oublié. Tellement elle avait en elle, comme tout mortel, une grande soif de bonheur.
  • Mais, hélas ! le coeur du seigneur était de pierre.
  • Sans l'embrasser, le regard froid, il lui annonça qu'il avait décidé de la marier au comte de Montignac.
  • La surprise de Sybile fut si grande qu'elle resta muette. Et son père, habitué à être obéi sur le champ, prit son attitude pour un acquiescement :   
  • " Tu as une semaine pour préparer tes robes, dit-il. Va et attends mes ordres ... "
  • Alors, la jeune fille parla. Elle n'éleva pas trop le ton, et ce fut de sa petite voix douce et chantante qu'elle répondit :
  • - Père, je n'apouserai pas le comte de Montignac.
  • Le baron faillit s'étrangler de fureur, et la bienséance ne me permet pas de vous dire tout ce qu'il hurla aux oreilles de Sybile.
  • Loin de l'apaiser, le calme de sa fille ne fit que l'enrager davantage.
  • Comment, se disant-il, moi qui ai vu fléchir devant moi toute volonté, je serais mis en échec par une enfant ! et ma fille encore.
  • Il regardait Sybile avec étonnement. Comment trouvait-elle la force de résister ?
  • -Aimerais-tu quelqu'un ? Rugit-il à bout d'argument.
  • -Oui, père. J'aime François le Troubadour et je veux l'épouser ...
  • -Jamais ! fut la réponse qui jaillit comme un coup d'épée.
  • Et comme Sybile courbait la tête en silence, un mauvais sourire plissa le visage du baron.
  • - Je pense, d'ailleurs, dit-il, que tu changeras d'avis. Je pars demain pour un mois et je vais donner les ordres pour que tu puisses réfléchir en toute quiétude. A mon retour, nous aviserons.
  • Et d'un geste sec, il congédia Sybile.
  •  
  • Je vous laisse à penser ce que fut la nuit de la pauvre enfant et quelles larmes amères elle versa ...
  • A l'aube, elle entendit dans la cour du château des hennissements de chevaux. Le nez collé au vitrail de la fenêtre, elle  aperçut, au milieu de ses écuyers, son père. Debout sur ses étriers, qui donnait ses derniers commandements. 
  • Quelques instants plus tard, on frappa à la porte. C'était sa nourrice tremblante d'émotion, qui lui annonça que, selon les ordres de son père, on allait venir la chercher pour l'enfermer dans la tour de la Vermondie.
  • A deux lieues du château, se dressait cette tour de guetteur, dominant la vallée. Et la méchanceté du baron avait décidé de faire vivre désormais Sybile dans cette solitude.
  • Imaginez cette scène navrante et pitoyable. La jeune fille, presque enfant, frêle silhouette vêtue de blanc, marchant de son pas léger d'oiseau, entre deux lourds archers aux cuirasses étincelantes sous le soleil. Autoure d'eux, la campagne verdoyante et chantante ; les prés verts ondulants sous le vent comme des vagues de haute mer et l'ombre glauque des châtaigniers si bienfaisante aux épaules fatiguées.
  • Bientôt, la tour fut là . Le guetteur, entre les créneaux, salua la petite troupe ... et l'on entendit sa course sonore le long des escaliers de pierre. La porte s'ouvrit avec un grincement sinistre.
  • Sybile sentit une dernière fois le soleil inonder sa nuque, puis elle entra dans l'ombre humide et glacée.
  • Ce fut comme un manteau d'angoisse jeté sur ces épaules ; et cette main de fer qui broyait, sans le savoir, son bras frêle !
  • La grille du cachot se referma sur elle : sa nouvelle et triste vie commençait.
  •  
  • Une seule meurtrière laissait voir un mince carré de ciel et, durant de longues heures, Sybile regardait passer les nuages et les oiseaux.
  • Deux fois par jour seulement, matin et soir, son gardien devait la conduire, pour la promenade, sur la plate-forme de la tour. Parfois, il la laissait seule un instant. Il savait qu'elle ne pouvait fuir, perdue ainsi entre ciel et terre. Et Sybile pouvait jouir parfaitement de ces minutes. Malgré sa peine, elle se sentait légère et souriait à la lumière et à la vie.
  •  
  • Un matin qu'elle rêvait devant les lointaines collines bleues, elle vit un cavalier galopant sur son cheval blanc. C'était François le troubadour. Elle agita son écharpe blanche et François lui répondit.
  • Sybile sentit son coeur bondir dans sa poitrine et des larmes de joie inondèrent son viage. Le cavalier s'approcha. Pendant de bien courtes minutes, les deux jeunes gens ne purent échanger que des regards, mais chargés de tant d'amour...
  • Puis Sybile rentra vivement sous la voûte pour ne point éveiller le doute du guetteur ...
  •  
  • Quelle merveilleuse nuit passa-t-elle dans son cachot ! Jamais son oreiller de pierre ne lui avait semblé si doux ! L'ombre même de sa cellule lui paraissait agréable.
  • La nuit passa très vite, pleine de rêves fous. Sybile était sûre, maintenant, que François la sauverait. Elle ne voulait pas penser que la terrasse était à 200 pieds du sol, qu'elle n'avait ni échelle, ni corde, mais un gardien vigilant. Elle savait que François la sauverait.
  • Et, dans ses yeux souriants, se leva bientôt la clarté pâle du matin.
  •  
  • Exact au rendez-vous, le cheval blanc piaffait au bas de la tour lorsque Sybile sortit de sa cellule. Un cri joyeux salua son apparition. Debout sur ses étriers François l'appelait.
  • A ce moment, un juron ébranla l'air tranquille. Le gardien franchissait l'entrée de la voûte et il voyait les deux jeunes gens qui se tendaient les bras ...
  • L'archer bondit et voulut tirer Sybile en arrière. Mais les mains crispées au bord de la terrasse, la jeune fille résistait de toutes ses forces ...
  • Alors le miracle se produisit ...
  •  
  • Avec des bruits sourds de pierre brisée et de fer tordu, lentement, la tour se pencha ...
  • Interdit, le gardien lâcha Sybile et courut prendre ses armes.
  • La tour s'inclinait toujours, comme pour saluer le jeune troubadour qui se tenait droit et fier sur son cheval blanc.
  • Presque fou, l'archer se mit à sonner de l'olifant pour appeler à l'aide les gardes du château ...
  • Mais la tour continuait à se pencher ... Jusqu'au moment où la jeune fille put se jeter dans les bras du cavalier ...
  • Un tendre baiser unit les deux jeunes gens. Tenant Sybile serrée contre sa poitrine, François lança son cheval en avant, et ils eurent bientôt disparu à l'horizon des collines bleues ...
  • Et plus tard, après la mort du baron, en souvenir de ce miracle, François fit graver au fronton de la tour cette belle devise qu'ont peut encore lire aujourd'hui :
  • " Nous nous aimerons, même si le monde entier lutte contre nous. "

 

Extrait de : " Périgord, terre de légendes " Pierre Fanlac

Editions : Fanlac

 

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.