La vierge noire

 

La vierge noire

 

 

  • Cette histoire, je l'avais enfouie au fond de ma mémoire et je me demande par quel hasard elle a resurgi des limbes du passé.
  • C'était, je crois, au village d'Aubas, à la fin du siècle dernier, un après-midi de fin d'automne. Dans la combe du grand chêne, à une lieue du bourg, le vieux Matthieu aiguillonnait ses grands boeufs, qui fumaient sous l'effort.
  • Soudain le soc de la charrue résonna sourdement. Matthieu vit voler des étincelles et les boeufs s'arrétèrent, ébranlés par le choc. Le vieil homme souleva le soc et fit reculer ses bêtes. Armé d'une pioche, il se mit à creuser. Quand il sentit le pic cogner contre la pierre il continua avec ses mains. Au fur et à mesure qu'il dégageait cette chose mystérieuse, une sorte de courbe lisse et noire apparaissait. Un visage se dessinait, avec un nez et une bouche finement ciselés. Le tout noir et brillant comme du jais.
  • Mais la nuit tombait. Matthieu se releva, reprit ses boeufs et partit vers le village. En passant devant le presbytère, il s'arrêta, tapa à la porte du curé et lui conta sa découverte.
  • Le curé prit la lanterne et suivit Matthieu en grommelant que sa mique allait refroidir.
  • Arrivés dans le champ les deux hommes finirent d'enlever la terre qui couvrait encore la statue.
  • - Seigneur ! s'exclama le curé, c'est une vierge noire ... Et il tomba à genoux.
  • - Allons chercher des hommes au village et nous porterons la statue à l'église.
  • Quelques instants plus tard, une charrette grinçante emportait la vierge jusqu'à la place de l'église. Là; elle fut lavée à grande eau et finement essuyée. Six hommes la portèrent péniblement dans l'église. Le curé, un peu simplet, disait-on, les suivait en ouvrant les bras et en psalmodiant des litanies où le mot miracle revenait souvent.
  • La vierge fut installée à la place d'honneur, devant le choeur et le curé demanda au bedeau de sonner les cloches à toutes volées, comme pour les fêtes carillonnées. Dans la brume de novembre, ce vacarme inouï réveilla en sursaut tout le village. Bientôt, hommes, femmes et enfants, habillés en hâte, arrivèrent à l'église en balançant leur lanterne à bout de bras.
  • Une couronne de cierges encerclait la statue et le marbre noir étincelait sous leurs éclats.
  • Le curé se mit à raconter la découverte de la vierge noire, qui était un  vrai miracle. Puis il sortit son chapelet et demanda aux fidèles d'unir leurs prières aux siennes.
  • Chacun put alors admirer à loisir la beauté inouïe de cette femme noire et ... entièrement nue.
  • L'extraordinaire régularité des traits, le cou couple comme une liane, les seins hauts et ronds, le ventre et les hanches d'un galbe parfait, tout était sans égal dans ce corps de femme.
  • Puis les hommes se rendirent compte qu'à force de regarder la vierge, ils avaient le souffle court comme s'ils avaient couru. Une sorte de malaise indéfinissable étreignait le coeur de femmes.
  • Soudain, ce fut une voix de petite fille :
  • - Mais pourquoi est-elle toute nue ?
  • Des mots plus osés fusèrent dans le choeur de l'église, dominant le ronronnement des " Ave".
  • - Tu as vu, ses seins pointent comme si ...
  • Le boulanger Léon fut plus grossier. En lançant une claque vigoureuse sur les cuisses de la statue, il cria avec un grand rire :
  • - Elle a des fesse de p...
  • Ce fut la fin de la bacchanale. Le curé se mit à hurler :
  • -Bande de voyous ! Sortez de l'église. Vous la profanez.
  • Le bâton du Suisse d'une main et un chandelier de l'autre, il s'avança vers la foule comme un dompteur dans la fosse aux lions. La foule recula lentement vers la porte. Mais une sorte de frénésie l'animait. Les hommes lutinaient les femmes qui n'étaient pas farouches.
  • Une atmosphère démoniaque planait sur le village.
  • Toute la nuit, on entendit des gloussements de femmes et des rires d'hommes égrillards. Neuf mois après cette nuit délirante, vingt deux enfants naquirent dans le village.
  • Un par famille.
  • Le lendemain matin, la vierge noire avait disparue de l'église.
  • Jamais on ne la retrouva. Mais on soupçonna longtemps le curé d'avoir, aidé de quelques bigots, enlevé la déesse noire et de l'avoir précipitée dans la Vézère.
  • Cela expliquait le grand tourbillon de la rivière, en face du port d'Aubas, responsable de tant de noyades mystérieuses. La légende dit qu'un soir d'été deux braconniers voulurent voir si c'était vrai que la déesse noire dormait dans le lit de la rivière. C'était Léon, le boulanger et Ernest, l'ancien gendarme. Deux inséparables qui n'avaient pas leurs pareils pour jeter l'épervier. Ils avaient emporté une grosse lanterne et une longue gaffe pour maintenir le bateau. Ernest ramait et Léon était accroupi à l'avant tenant la lanterne au-dessus de l'eau.
  • Soudain, Léon s'écria : " Arrête, je la vois ! "
  • Ernest sauta sur la perche, l'enfonça dans le sable de la rivière pour arrêter la barque. Mais l'esquif fut pris dans un remous et se mit à tourner comme un toton cinglé par un fouet. Léon bascula à l'avant avec sa lanterne. Ernest donna un formidable coup de gaffe pour s'arracher du tourbillon. La barque fit un bond en avant. Ernest reprit les rames en criant : " Léon ! Léon ! où es-tu ? "
  • Mais il n'entendit que le cri rauque et triste d'un oiseau. La barque buta contre la rive et Ernest donna l'alarme. Toute la nuit, le village entier chercha le pauvre Léon mais sans beaucoup d'espoir. Chacun savait bien qu'on ne le retrouverait jamais, ni mort, ni vif, et que la déesse noire pour se venger de l'affront l'avait entraîné et le serrait au fond de l'eau pour l'éternité dans ses beaux bras d'ébène.

Extrait de : " Périgord, terres de légendes" Pierre Fanlac

Editions : Fanlac 

 

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