Le chasseur de loup

 

  

Le chasseur de loup

  • C'était à la fin du siècle dernier, au château de Chabans, à l'orée de l'immense forêt Barade, sur la colline séparant Plazac de Saint Léon sur Vézère, qui s'appelle Côte de Jor.
  • La longue allée qui mène encore aujourd'hui au château venait d'être plantée de cyprès et faisait déjà ressembler ce coin du Périgord à un paysage de Toscane.
  • Le compte et la comtesse de Chabans vivaient dans leur grande et belle demeure, servis par un couple de domestiques. Ils étaient mariés depuis trois ans et les gens du Moustier s'en souvenaient encore. La cérémonie avait eu lieu dans l'église à clocher-mur où les gamins du village s'était succédé tout le jour pour tirer sur la corde de la grosse cloche qui les emportait dans les airs.
  • A la sortie de l'église, les mariés s'étaient arrêtés un instant sur le parvis pour laisser le temps aux villageois de s'agenouiller sur leur passage car le comte Geoffroy de Chabans était le maître de la région. C'était un homme petit et gros qui avait belle prestance et portait une longue barbe rousse et bouclée.
  • A ses côtés, Isabelle de Chabans ressemblait à une petite fille. Frêle et brune, elle avait d'étonnants yeux verts immenses et des mains délicates qui avaient la transparence de la porcelaine.
  • Le comte passait son temps à cheval. Il chassait, accompagné de Gaëtan, son garde chasse, ou visitait ses terres et ses forêts.
  • Isabelle restait seule au château. Elle lisait dans l'immense bibliothèque, éclairée par deux baies aux vitraux de couleurs. Sur l'un de ces vitraux, une scène l'attirait particulièrement. C'était un saint, auréolé, en train d'exorciser un être répugnant, mi-homme, mi-loup. Isabelle avait questionné son mari sur la signification et l'origine de ce vitrail mais n'avait obtenu en réponse qu'un haussement d'épaules agacé.
  • Un jour qu'elle s'était blessé à la main en brisant une lampe, elle fit venir un vieux berger un peu sorcier, qui soignait par les plantes. L'homme fit un emplâtre qu'il posa sur la plaie. Il allait repartir quand la comtesse l'entraîna dans la bibliothèque devant le vitrail.
  • -Expliques-moi qui est cet animal étrange, demanda t'elle au berger.
  • -Maîtresse, dit le berger, il n'est pas bon de parler de ces choses.
  • -Je veux savoir, dit Isabelle, en tapant la dalle de sont petit pied.
  • -Bon, dit le berger, puisque vous l'exigez : c'est un Lébérou.
  • -Un Lébérou ? Qu'est ce qu'un Lébérou ?
  • - Un homme qui a le pouvoir de se transformer en loup, les nuits de pleine lune.
  • -C'est amusant, dit Isabelle. Mais, dis-moi, berger, une femme peut-elle aussi se transformer en louve, les nuits de pleine lune ?
  • Le berger hésitait. On sentait qu'il était ennuyé par les questions de la comtesse.
  • -Réponds, berger. Aurais-tu peur ?
  • - Je pense, dit l'homme avec regret, qu'une femme peut, elle aussi, devenir Lébérou.
  • -Merci, berger, dit Isabelle.
  • Ell ouvrit un secrétaire et tendit à l'homme une petite bourse brodée garnie de quelques pièces d'or.
  • Gaëtan, le garde chasse, vivait à une heure du château dans une vieille maison appelée Castel Girou. C'était un homme étrange et beau. Grand et svelte, il était blond et avait des yeux bleus très pâles. Un jour, Gaëtan vint au château pour voir le comte. Il avait dans les larges poches de sa veste six pattes de loups qu'il avait tués. Car le maître payait cher chaque bête supprimée.
  • Mais Geoffroy venait de partir à la métairie du Moustier et ce fut Isabelle qui le reçut. Gaëtan n'avait pas revu la comtesse depuis son mariage et il fut ébloui par sa beauté. Isabelle fut troublée par le regard de l'homme.
  • A son départ, Gaëtan s'inclina devant la jeune femme, lui prit la main gauche où brillait un diamant et y posa ses lèvres.
  • Le lendemain, en allant au château, Gaëtan rencontra Isabelle au carrefour des chemins de Plazac et de Saint Léon. Manifestement, elle attendait. Gaëtan s'approcha d'elle. La jeune femme recula lentement vers un bois de chêne qui cachait une clairière. Les deux jeunes gens s'étreignirent. Gaëtan prit le corps frêle dans ses bras et l'étendit très doucement sur la mousse.
  • Lorsqu'ils rejoignirent le chemin, les deux amants marchaient la main dans la main, leurs regards rivés l'un à l'autre.
  • -Comment feras-tu pour me rejoindre ? demanda Gaëtan.
  • -Ne t'inquiètes pas, dit Isabelle. J'ai trouvé un moyen pour ne pas être reconnue.
  • Plusieurs jours passèrent. On était en septembre.
  • Une nuit, Gaëtan fut éveillé par le hurlement d'un loup qui rôdait autour de la maison. Il se leva sans bruit, s'habilla, prit son fusil et sortit devant la porte.
  • La lune était ronde dans un ciel sans nuage. Soudain une forme brune remua dans les broussailles en même temps quun nouveau hurlement, presque humain, retentissait à ses oreilles.
  • Gaëtan épaula et tira. La bête s'éffondra. L'homme s'approcha du fourré et se pencha sur l'animal. C'était une louve magnifique dont les yeux luisaient encore sous la lune. Gaëtan prit son couteau, coupa une patte de la bête et la mit toute sanglante dans la grand poche de sa veste.
  • Le lendemain matin, de bonne heure, le garde partit pour le château. Il avait une bonne raison pour voir le comte. Et peut être apercevrait-il Isabelle.
  • Il trouva les domestiques en larmes. La comtesse avait disparu depuis la veille et personne ne l'avait revue.
  • Machinalement, Gaëtan mit la main dans sa poche. Une sensation étrange fit passer en lui un frisson glacé. Il ne sentait plus le poil dru de la bête mais une douceur de marbre.
  • Lentement il sortit sa main de sa poche.
  • Il tenait un avant bras ensanglanté de femme dont la main, transparente comme la porcelaine, brillait d'un diamant.

Extrait de : " Périgord, terres de légendes" Pierre Fanlac

Editions : Fanlac 

 

 

 

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