Romance somnanbule/F. Garcia Lorca

 

Romance somnambule

  • Vert et je te veux vert.
    Vent vert. Vertes branches.
    Le bateau sur la mer,
    le cheval dans la montagne.
    L'ombre autour de la ceinture,
    elle rêve à son balcon,
    chair verte, verts cheveux
    avec des yeux d'argent froid.
    Vert et je te veux vert.
    Dessous la lune gitane,
    toutes les choses la regardent
    mais elle ne peut pas les voir.


    Vert et je te veux vert.
    De grandes étoiles de givre
    suivent le poisson de l'ombre
    qui trace à l'aube son chemin.
    Le figuier frotte le vent
    à la grille de ses branches
    et la montagne, chat rôdeur,
    hérisse ses durs agaves.
    Mais qui peut venir? Et par où?
    Elle est là sur son balcon,
    chair verte, cheveux verts,
    rêvant à la mer amère.


    L'ami, je voudrais changer
    mon cheval pour ta maison,
    mon harnais pour ton miroir,
    mon couteau pour ta couverture.
    L'ami, voilà que je saigne
    depuis les cols de Cabra.
    Si je le pouvais, petit,
    l'affaire serait déjà faite.
    Mais moi je ne suis plus moi
    et ma maison n'est plus la mienne.


    L'ami, je voudrais mourir dans
    mon lit, comme tout le monde.
    Un lit d'acier, si possible,
    avec des draps de hollande.
    Vois-tu cette plaie qui va
    de ma poitrine à ma gorge?
    Il y a trois cents roses brunes
    sur le blanc de ta chemise.
    Ton sang fume goutte à goutte
    aux flanelles de ta ceinture.
    Mais moi je ne suis plus moi et
    ma maison n'est plus la mienne.
    Laissez-moi monter au moins
    jusqu'aux balustrades hautes.
    De grâce, laissez-moi monter
    jusqu'aux vertes balustrades.
    Jusqu'aux balcons de la lune
    là-bas où résonne l'eau.


    Ils montent déjà, tous les deux,
    vers les balustrades hautes.
    Laissant un sentier de sang.
    Laissant un sentier de larmes.
    Sur les toitures tremblaient
    des lanternes de fer-blanc.
    Mille tambourins de verre
    déchiraient le petit jour.


    Vert et je te veux vert,
    vent vert, vertes branches.
    Ils ont monté, tous les deux.
    Le vent laissait dans la bouche
    un étrange goût de fiel,
    de basilic et de menthe.
    L'ami, dis-moi, où est-elle?
    Où est-elle, ta fille amère?
    Que de fois elle t'attendait!
    Que de fois elle a pu t'attendre,
    frais visage, cheveux noirs,
    à la balustrade verte!


    Sur le ciel de la citerne
    la gitane se berçait.
    Chair verte, cheveux verts
    avec ses yeux d'argent froid.
    Un petit glaçon de lune
    la soutient par-dessus l'eau.
    La nuit devint toute menue,
    intime comme une place.
    Des gardes civils ivres morts
    donnaient des coups dans la porte.
    Vert et je te veux vert.
    Vent vert. Vertes branches.
    Le bateau sur la mer,
    le cheval dans la montagne.
  • Traduction de Claude Esteban

 

 

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