Un amour de Bertran de Born

 

 

Un amour de Bertran de Born

 

  • Il faisait presque nuit quand l'homme s'arrêta devant la grande allée qui menait au château. Ses vêtements étaient blancs de la poussière des grands chemins et son visage reflétait la marche épuisante sous le soleil. Il était jeune et grand, et portait sous le bras la cithare du troubadour.
  • Au tournant de l'allée, le château de Coulonges jaillit, flanqué de ses deux tours austères et carrées comme des prisons. L'homme resta un moment à contempler la seigneuriale demeure, puis d'un pas décidé, se dirigea vers le château.
  •  
  • Quand il eut franchi le tablier du pont-levis, il vit venirs vers lui des serviteurs qui s'inclinèrent comme s'ils attendaient sa venue.
  • Une femme blonde apparut sur le pas d'une porte et le troubadour fut émerveillé par sa beauté.
  • - On m'appelle Bertran de Born, madame, dit-il. Me permettez-vous d'essayer de vous divertir?
  • - Il y a fort longtemps que je n'ai eu l'occasion de rire ou de sourire, dit la châtelaine.Vous êtes le bienvenu à Coulonges. Passons dans la grande salle qui domine la plaine et en vous écoutant, je pourrai voir s'allumerles étoiles.
  • - Que voulez-vous, madame, poèmes ou mélodies ?
  • - Une tendre mélodie conviendrait à la nostalgie de cette soirée, murmura la jeune femme.
  • Alors, l'homme chanta. Son chant était plein de nuances, plein de carresses et les serviteurs du château rassemblés sur la terrasse écoutaient dans la nuit claire. La voix montait, limpide et pure, elle résonnait sous les voûtes, bondissait vers les collines. Et à son passage, chaque fleur de la vallée laissait tomber de son parfum.
  • Quand la dernière parole fut exhalée - celle qui était la plus poignante et que l'homme avait prononcée les lèvres tremblantes, presque avec regret - l'écho ramena le chant gonflé de tous les parfums de la nuit.
  • Pendant un instant, la femme resta immobile, les yeux ouverts sur l'ombre glauque. Puis lorsqu'elle tourna lentement la tête vers le troubadour, un sourire d'infinie tendresse illuminait son visage. Et de sa main fine, elle lui fit signe d'approcher.
  • L'homme, plus timide à présent, s'avança. Et quand il fut tout près, il s'aperçut que le visage de la châtelaine était noyé de larmes.
  • - Pardonnez-moi, madame, dit-il en tombant à genoux. Je suis un misérable. J'aurais tant voulu charmer votre solitude. Et je ne peux que vous faire pleureur ...
  • - Relevez-vous, dit la châtelaine. Vous m'avez donné des instants de joie d'un prix inestimable. Les larmes les plus belles ne sont-elles pas celles que l'on verse devant la beauté, la douceur et la pureté ? Dites-moi votre désir le plus cher et je mettrai tout en oeuvre pour le réaliser.
  • -Mon seul désir serait de rester près de vous éternellement. J'inventerai les plus belles mélodies et votre présence serait l'image de mon bonheur.
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  • A l'aube, le troubadour s'éveilla dans les bras de la châtelaine. Et il sentit contre sa joue un visage inondé de larmes.
  • - Pourquoi pleurer, maintenant, dit-il. Alors que nous possédons enfin une raison et une joie de vivre ?
  • - Pauvre amour, dit la jeune femme. Tu devrais plutôt me haïr. J'aurais dû te repousser lorsque tu es entré dans le cercle enchanté délimité par les murs du château. Mais déjà je t'aimais sans te connaître et je savais ce qui allait arriver. Ecoute mon secret qui pèse si lourd en mon coeur. Je ne devrais pas empoisonner ta vie.
  • Mais je ne peux me taire plus longtemps ... Nous serons heureux tant que tu prononceras pas un mot, qui me fera mourir. N e ris pas, dit-elle douloureusement à son ami qui croyait à une plaisanterie. Ce jour-là, sur le château en ruines, tu serreras mon cadavre dans tes bras.
  • -Mais quel est ce mot magique, demanda le troubadour. Dis-le vite et je saurai bien ne pas le prononcer de ma vie.
  • - Hélas ! mon ami, je ne peux te le dire. Je le saurai seulement à l'instant même où il sera sur tes lèvres.
  • Malgré l'effroyable prédiction, les mois s'écoulèrent ; merveilleux de lumière, de joie et d'amour ... Chaque jour les deux amis découvraient avec ravissement la campagne fleurie où l'été semblait éternel.
  • Ils parcouraient, main dans la main, comme deux enfants, les landes et les forêts qui environnaient le château. A l'ombre d'un chêne, il s'arrêtaient et le troubadour récitait de tendres poèmes, accompagné par le refrain monotone des cigales et des grillons;
  • Un soir qu'ils remontaient la colline qui mène à la charmille pleine de senteur rare, le jeune homme sentit son coeur inondé de joie. Et cette joie débordait et c'était comme une marée déferlante qu'il sentait battre à coups précipités dans sa poitrine.
  • Il se pencha tendrement vers sa belle dame, lui prit les deux mains et dit :
  • - Je lis dans tes yeux tout ce que tu penses, puisque mon visage s'y réflète. Mais ce soir, où le ciel est plus bleu que tes prunelles, où les moissons se penchent sous le vent comme les vagues de haute mer, je veux te dire que je t'aime comme jamais je ne t'ai aimée.
  • A ce mots, ce fut un effroyable coup de fouet qui sépara leurs mains et la châtelaine s'écroula sans un mot, les yeux déjà révulsés.
  • - Parle, parle-moi suppliait le troubadour.Pardon ! Je t'en supplie, ne meurs pas ! Plutôt mourir moi-même. Et il serrait contre lui le corps inerte avec désespoir.
  • un grand froid descendit alors comme un voile noir. Et quand il revint à lui, il se trouva dans une grande plaine, inconnue baignée de brume. Une rivière coulait près de lui, mais il ne put y voir son image.
  • Et quand il leva la tête vers la colline, il aperçut dans un halo étrange et irréel, les ruines du château de Coulonges qui venaient d'engloutir son rêve et sa raison de vivre ...

 

Extrait de : " Périgord, terres de légendes" Pierre Fanlac

Editions : Fanlac 

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