Pensées

 

Pensées - Livre XII

  • Dieu voit les âmes toutes nues, et dépouillées de ces enveloppes charnelles, de ces feuillages et de ces impuretés qui les cachent. C'est par son intelligence toute seule que Dieu touche aux seuls êtres qui soient émanés de lui, pour s'écouler et descendre dans leur condition actuelle. Si tu parviens en ceci à imiter l'exemple de Dieu même, tu te débarrasseras de bien des agitations qui te déchirent ; car celui qui ne tient pas compte de cette masse de chair où il est plongé, ne s'inquiétera guère, à plus forte raison, d'un vêtement, d'une maison, de la renommée qu'il peut avoir, ni de tout ce vain attirail et de toute cette mise en scène.
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  • Bien souvent je me suis demandé, non sans surprise, comment il se peut que chacun de nous, tout en se préférant au reste des êtres, fasse pourtant moins de cas de sa propre opinion sur lui-même que de l'opinion des autres. Si un Dieu veillant sur nous, ou un maître plein de sagesse, nous prescrivait de ne concevoir aucune pensée, de ne faire aucune réflexion sans l'exprimer à l'instant même où nous l'aurions dans l'esprit, nous serions incapables de supporter cette contrainte un seul jour. Tant il est vrai que nous respectons l'opinion que les autres se font de nous, bien plutôt que l'opinion que nous en avons nous-mêmes !
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  • Comment est-il possible de concevoir que les Dieux, qui ont ordonné si bien les choses et avec tant d'amour pour l'humanité, n'aient oublié qu'un seul point, à savoir que ces quelques hommes, qui ont été complètement bons, qui furent en quelque sorte presque toute leur vie en commerce étroit avec la divinité, qui sont entrés le plus avant dans sa familiarité, par leurs oeuvres saintes et par leurs pieux sacrifices, ne reviennent plus à la vie une fois qu'ils sont morts, et qu'ils s'éteignent à jamais ? Puisqu'il en est ainsi, sois bien persuadé que, s'il avait fallu qu'il en fût autrement, les Dieux l'eussent certainement fait ; que, si cet arrangement eût été juste, il aurait été possible ; et que, s'il eût été conforme à la nature, la nature n'eût pas manqué de le produire. De ce que cela n'est pas de cette façon, puisqu'on effet il n'en est pas ainsi, tire cette conclusion convaincante qu'il ne fallait pas que cela fût. Toi-même, tu peux voir aisément que tenter une telle recherche, c'est faire le procès à Dieu. Mais nous ne pourrions pas même élever ces objections contre les Dieux, s'ils n'étaient pas souverainement bons et justes envers nous. Que si c'est là une vérité évidente, il n'est pas moins clair que les Dieux n'auraient pas laissé passer, dans l'ordonnance de ce monde, quelque chose qui, par une négligence étrange, eût été contraire à la justice et à la raison.
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  • Apprends à faire par l'habitude les choses mêmes qui te répugnent. C'est ainsi que la main gauche, qui est cependant la plus inhabile, faute d'habitude, tient la bride plus solidement que la main droite, parce qu'elle a été dressée à la tenir.
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  • L'état de corps et d'âme où il faut être quand la mort viendra nous surprendre, la brièveté de la vie, le gouffre insondable du temps, soit en arrière, soit en avant, la fragilité de toute matière...
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  • Quelle admirable puissance l'homme n'a-t-il pas, puisqu'il lui est donné de ne faire que ce que Dieu doit approuver, et d'accepter toujours le destin que Dieu lui fait !
  • Ne jamais s'en prendre aux Dieux pour ce qui est conforme aux lois de la nature ; car les Dieux ne font jamais rien de mal, ni volontairement, ni involontairement ; ne pas s'en prendre davantage aux hommes ; car leurs fautes sont toujours involontaires. En résumé, ne s'en prendre jamais à personne.
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  • Eh quoi ! la lumière de la lampe resplendit et ne cesse point de briller jusqu'au moment où elle s'éteint ; et la vérité, la justice, la sagesse, qui sont en toi, s'éteindraient avant toi-même !
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  • Si la chose n'est pas convenable, ne la fais pas ; si elle n'est pas vraie, ne la dis point. Que ce soit toujours là tes motifs d'agir.
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  • Comprends donc enfin que tu portes en toi quelque chose de plus noble, quelque chose de plus divin que tous ces objets qui causent tes impressions, et te font mouvoir tout d'un coup, comme les fils font mouvoir la marionnette. En ce moment, quelle est au vrai la disposition de ton âme ? N'est-ce pas la crainte ? N'est-ce pas le soupçon ? N'est-ce pas le désir, ou quelque autre passion aussi peu louable ?
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  • Il ne s'écoulera pas beaucoup de temps encore pour que toi-même tu ne sois absolument rien, non plus que chacune de ces choses que tu vois présentement, non plus que chacun de ceux qui présentement vivent avec toi. La nature veut que tout change, que tout se transforme, que tout périsse, pour que d'autres êtres puissent à leur tour succéder à ce qui est.
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  • Si l'on te demande : «Où donc as-tu vu les Dieux, et d'où as-tu appris leur existence, pour les adorer comme tu le fais ?» Réponds : «D'abord les Dieux sont visibles à tous les regards ; et ensuite, sans avoir jamais vu mon âme, je ne l'en respecte pas moins. Pour les Dieux, il en est absolument de même ; et comme je trouve partout des marques de leur puissance, ce témoignage me suffit pour conclure qu'ils existent, et pour les adorer».
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  • Quel usage ton âme fait-elle d'elle-même ? Tout est là. Quant au reste, volontaire ou involontaire, ce n'est jamais que cadavre et fumée.

 

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