Pensées

 

Pensées - Livre IV

  • Le maître intérieur, quand il est tout ce que veut la nature, doit prendre les choses de la vie de telle sorte qu'il soit toujours prêt à se régler sans peine sur le possible et sur les circonstances données. Il se garde bien de s'attacher jamais à une matière, qui n'est qu'en sous ordre ; et il s'élance vers les choses supérieures, où même encore il fait son choix. L'obstacle qu'il rencontre lui devient une matière à s'exercer. C'est comme le feu, quand il dévore les objets qu'on y jette ; ces objets seraient assez volumineux pour éteindre le maigre foyer d'une lampe ; mais le feu toujours plus ardent s'assimile en un instant les matériaux qu'on y entasse ; il les absorbe ; et, nourri par ces mêmes aliments, il n'en est que plus fort et ne s'en élève que plus haut.
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  • Ne fais jamais quoi que ce soit à la légère ; et règle uniquement tous tes actes d'après la réflexion, complément nécessaire de la pratique.
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  • Si l'intelligence est notre bien commun à tous, la raison, qui fait de nous des êtres raisonnables, nous est commune aussi. Cela étant, cette raison pratique qui est notre guide pour ce qu'il nous faut faire ou ne pas faire, nous est commune également. Cela étant encore, la loi nous est commune. La loi nous étant commune, nous sommes concitoyens ; étant concitoyens, nous sommes membres d'un certain gouvernement. De tout cela, concluons que le monde n'est, à vrai dire, qu'une vaste cité ; car de quel autre gouvernement que celui-là serait-il possible d'affirmer que le genre humain tout entier en fait partie ? Oui, c'est de là, c'est bien de cette cité commune que nous viennent essentiellement, et l'intelligence, et la raison, et la loi. S'il n'en était pas ainsi, de quelle source nous viendraient-elles ? Car, de même que la partie terrestre de mon être est une partie détachée de quelque terre, de même que le liquide en moi vient de quelqu'autre élément liquide, et que la chaleur et le feu dont je suis animé viennent d'une source particulière, puisque rien ne vient de rien et que rien ne s'abîme dans le néant ; de même aussi, l'intelligence doit nous venir de quelque part.
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  • La mort, telle que nous la voyons, est, ainsi que la naissance, un mystère de la nature : ici, combinaison des mêmes éléments ; et là, dissolution d'éléments toujours les mêmes. Dans tout cela, il n'y a rien absolument qui puisse révolter un être doué d'intelligence, ni qui contredise le plan raisonné du système entier.
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  • Ne prends jamais les choses sous le point de vue où les voit celui qui t'insulte, ni au point de vue sous lequel il voudrait te les faire voir. Pour toi, ne les considère que dans leur réalité.
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  • As-tu la raison en partage ? - Oui, sans doute, je l'ai. - Alors, pourquoi n'en uses-tu pas ? Car, du moment que la raison remplit le rôle qui est le sien, que peux-tu vouloir de plus ?
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  • Tu n'as vécu et subsisté qu'à l'état de partie dans un tout. Tu disparaîtras dans le sein de l'être qui t'a produit ; ou plutôt, tu seras recueilli par suite de quelque changement, dans la raison de cet être qui a créé les germes de l'univers entier.
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  • Ne te conduis pas comme si tu devais vivre des millions d'années. L'inévitable dette est suspendue sur toi. Pendant que tu vis, pendant que tu le peux encore, deviens homme de bien.
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  • Si les âmes subsistent et continuent de vivre, comment, depuis des temps infinis, l'air est-il assez vaste pour les contenir toutes ? Mais comment la terre contient-elle les corps de tant d'êtres ensevelis depuis tant de siècles dans son sein ? Eh bien ! de même que, dans la terre, après un séjour plus ou moins long, la transformation et la dissolution de ces cadavres font de la place à d'autres ; de même, les âmes, après un certain séjour dans l'air où elles sont transportées, changent, s'épanchent et se consument, absorbées et reprises dans la raison génératrice de l'univers. De cette manière, elles font place aux autres, qui viennent habiter les mêmes lieux. Voilà bien ce qu'on peut répondre quand on soutient le système de la permanence des âmes. Mais il ne faut pas supputer seulement cette foule innombrable de corps ensevelis de la sorte ; il faut calculer aussi cette autre foule d'animaux que nous mangeons ou que d'autres animaux dévorent. Quel nombre n'en est pas détruit, et comme enseveli de cette façon dans les corps de ceux qui s'en nourrissent ! Et pourtant, cet étroit espace les peut conserver parce qu'ils changent, et qu'ils se transforment en particules de sang, d'air ou de feu. Mais, dans une telle question, quel est le moyen de savoir la vérité ? C'est de distinguer l'élément matériel, et la cause d'où vient cet élément.
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  • Examine avec soin les principes qui conduisent l'âme des sages, et rends-toi compte de ce qu'ils évitent et de ce qu'ils recherchent.
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  • Ton mal ne peut jamais être dans l'âme d'un autre, pas plus qu'il n'est dans les variations ou le changement de ton enveloppe matérielle. Où peut donc être réellement ton mal ? Là où est aussi pour toi la faculté qui juge des biens et des maux. Que cette faculté s'abstienne de juger ; et alors tout est bien. Que ton pauvre corps, qui est bon voisin le plus proche, soit mutilé, brûlé, couvert d'ulcères et de plaies qui le dévorent, la partie qui, en toi, juge de tout cela doit garder néanmoins la paix la plus profonde, c'est-à-dire qu'elle doit toujours penser qu'il n'y a ni mal ni bien dans tous ces accidents, qui peuvent frapper également les méchants et les bons ; car il faut se dire que tout ce qui peut indifféremment atteindre celui-là même qui vit selon la nature, n'est ni selon la nature, ni contre ses lois.
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  • Le temps est comme un fleuve qui entraîne toutes choses ; c'est comme un torrent irrésistible. A peine a-t-on pu y apercevoir une chose qu'elle disparaît entraînée dans le tourbillon ; le flot en apporte une nouvelle, qui à son tour sera bientôt emportée.
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  • Si quelque Dieu te disait que tu mourras demain, ou si ce n'était demain, au plus tard après-demain, tu ne ferais pas grande différence de mourir le troisième jour au lieu de mourir le second, à moins que tu ne fusses de la plus insigne lâcheté. En effet, que serait un tel sursis ? Eh bien ! pense absolument de même que ce n'est pas grand état de mourir après de longues années, plutôt que demain.
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  • Marcher toujours par le chemin le plus court ; et le plus court chemin, c'est celui qui est selon la nature ; c'est-à-dire que nous devons nous conformer à la plus saine raison, dans toutes nos paroles et dans tous nos actes. Une fois prise, cette résolution nous délivre, et des soucis qui nous accablent, et des combats intérieurs, et de tous calculs et de toute vanité frivole.

 

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