Pensées

 

Pensées - Livre VII

  • S'il s'agit d'un discours, il faut regarder à chaque mot ; s'il est question d'un acte, il faut regarder à l'intention. Dans ce dernier cas, il importe tout d'abord d'apprécier le but que l'agent poursuivait, de même que, dans l'autre, il ne faut apprécier que l'expression dont on s'est servi.
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  • Ne rougis pas de recevoir l'aide d'autrui ; car ton but, c'est d'accomplir le devoir qui t'incombe, comme un soldat qui monte à l'assaut. Eh bien, que ferais-tu si, blessé à la jambe, tu ne pouvais à toi seul franchir la brèche, mais que tu le pusses grâce au secours d'un autre ?
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  • Toutes les choses sont entrelacées entre elles ; leur enchaînement mutuel est sacré ; et il n'est rien pour ainsi dire qui soit isolé de toute relation avec quelque autre objet. Les choses sont toutes coordonnées ; et elles contribuent au bon ordre du même monde. Dans son unité, ce monde renferme tous les êtres sans exception ; Dieu, qui est partout, est un ; la substance est une ; la loi est une également ; la raison, qui a été donnée à tous les êtres intelligents, leur est commune ; enfin la vérité est une, de même qu'il n'y a qu'une seule et unique perfection pour tous les êtres d'espèce pareille, et pour tous ceux qui participent à la même raison.
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  • Tout ce qui est matériel disparaît en un instant dans la substance universelle ; toute cause rentre en un instant dans la raison qui gouverne le monde ; en un instant aussi, la mémoire de tout ce qui fut est engloutie dans l'éternité.
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  • Le bonheur, c'est d'avoir un bon génie ; c'est de faire le bien. Que viens-tu donc faire ici, ô imagination aux décevantes apparences ? Va-t-en, au nom des Dieux, ainsi que tu es venue. Je n'ai que faire de toi. Tu es arrivée en moi, je le sais, par une habitude bien ancienne ; aussi je ne t'en veux pas. Seulement, retire-toi.
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  • C'est une vertu propre de l'homme d'aimer ceux mêmes qui nous offensent. Tu ressentiras cette facile indulgence, si tu te rappelles que ces hommes sont de ta famille ; que c'est par ignorance et sans le vouloir qu'ils commettent ces fautes ; que, dans bien peu de temps, vous serez morts les uns et les autres ; et, par-dessus tout, tu seras indulgent, si tu te dis que l'offenseur ne l'a fait aucun tort ; car il n'a pu pervertir en toi le principe supérieur qui te dirige.
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  • La nature qui ordonne et régit l'univers va dans un instant changer tout ce que tu vois ; de la substance de ces êtres, elle en formera d'autres, comme avec la substance de ceux-ci elle en formera d'autres encore, afin que l'univers soit éternellement jeune et nouveau.
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  • Si quelqu'un se conduit mal à ton égard, demande-toi quelle idée il a dû se faire du bien et du mal pour s'être oublié ainsi envers toi. A ce point de vue, tu le prendras en pitié, et tu n'éprouveras plus ni surprise ni colère ; car, ou bien tu avais toi-même une opinion identique à la sienne, ou une opinion du moins analogue sur ce qu'il était bon de faire ; et alors il n'y a qu'à pardonner. Mais si des fautes de ce genre ne te paraissent ni un bien ni un mal, alors il te sera encore bien plus facile d'être indulgent pour quelqu'un qui n'a que le tort d'avoir de mauvais yeux.
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  • Efface les trop vives couleurs des impressions sensibles ; apaise l'excitation de tes nerfs ; borne-toi au moment actuel de la durée ; rends-toi bien compte de ce qui arrive, soit à toi, soit à un autre de tes semblables. Partage et analyse l'objet qui t'occupe, pour y bien distinguer la cause et la matière. Pense souvent à l'heure suprême. Laisse la faute à qui l'a commise, dans les conditions où il a pu la commettre.
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  • Sur la douleur. Si elle est intolérable, elle nous fait sortir de la vie ; si elle dure, c'est qu'on peut la supporter. Notre pensée, concentrée en elle-même, conserve néanmoins toute sa tranquillité ; et le principe souverain qui nous gouverne n'en est pas altéré ; c'est seulement aux parties de notre être affectées par la douleur de nous dire, si elles le peuvent, ce qu'elles éprouvent.
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  • Ne regarde pas à ce que font les autres, sous la conduite de leur propre raison ; mais dirige exclusivement tes yeux sur la route que te trace la nature : et d'abord, la nature de l'univers, manifestée par les événements qui t'arrivent ; et ensuite, ta nature personnelle, qui se manifeste par les devoirs que tu as à remplir. Or, pour tout être, le devoir est la conséquence de l'organisation. Mais c'est en vue des êtres doués de raison que tous les autres êtres ont été faits, d'après le principe qui veut qu'en cela comme en tout le reste, les moins bonnes choses soient faites en vue des meilleures ; et les êtres raisonnables sont faits les uns pour les autres. Voilà pourquoi, dans l'organisation de l'homme, le devoir supérieur, c'est d'abord d'être dévoué à l'intérêt de la communauté ; en second lieu, c'est de ne point se livrer aux entraînements du corps ; car le propre de l'activité raisonnable et intelligente, c'est de se fixer des bornes à elle-même, et de ne point se laisser vaincre ni à la séduction des sens ni à celle des passions. Ces deux derniers principes, ceux des sens et des passions, sont en effet purement animaux, tandis que l'entendement revendique la première place et ne peut être dominé par aucun d'eux. L'entendement a pleinement droit à cet empire, puisque la nature veut précisément que ce soit lui qui se serve des principes inférieurs. Enfin, en troisième et dernier lieu, l'organisation douée de raison a ce privilège de pouvoir ne point faillir et ne point s'égarer. Qu'ainsi donc appuyé sur de tels secours, le principe qui doit nous diriger aille droit son chemin ; et, dès lors, il possède tout ce qui lui appartient et n'est qu'à lui.
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  • Regarde au dedans de toi ; c'est au dedans qu'est la source du bien, laquelle peut s'épancher à jamais, si tu sais à jamais la creuser et l'approfondir.
  • La nature de l'univers a procédé spontanément à la création et à l'ordre du monde. Donc, à cette heure, de deux choses l'une : ou tout ce qui se passe n'est que la suite de la première impulsion ; ou bien, il n'y a rien de raisonnable même dans les êtres les plus importants, dont le Souverain du monde a pris un soin tout particulier. Dans bien des cas, cette réflexion, si tu te la rappelles, augmentera encore ta profonde tranquillité.

 

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