Pensées

 

Pensées - Livre IX

  • Ce serait le privilège d'un mérite surhumain que de pouvoir sortir de la société des hommes sans avoir jamais su ce que c'est que le mensonge, la fausseté sous aucune de ses formes, la mollesse et l'orgueil. Déjà, c'est avoir fait une heureuse traversée que de s'en aller de ce monde avec le profond dégoût de ces vices. Ou bien, par hasard, préférerais-tu t'enfoncer dans le mal ? Et l'expérience en est-elle encore à l'apprendre à fuir cette peste ? La corruption de l'âme, qui se ruine par le vice, est une peste cent fois plus fatale que celle qui infecte et vicie l'air que tu respires. Car l'une est la peste des animaux en tant qu'ils sont de simples animaux, tandis que l'autre est la peste des hommes en tant qu'ils sont hommes.
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  • Ne maudis pas la mort ; mais fais-lui bon accueil, comme étant du nombre de ces phénomènes que veut la nature. La dissolution de notre être est aussi naturelle en nous que la jeunesse, la vieillesse, la croissance, la pleine maturité, la pousse des dents, la barbe, les cheveux blancs, la procréation, la gestation des enfants, l'accouchement, et tant d'autres fonctions purement physiques, que développent en nous les diverses saisons de la vie. Lors donc que l'homme y a réfléchi, il sait qu'il doit ne montrer à l'égard de la mort, ni oubli, ni courroux, ni jactance. Il faut l'attendre comme un des actes nécessaires de la nature ; et puisque tu attends bien le jour où ta femme mettra au monde l'enfant qu'elle porte en son sein, de même aussi tu dois accueillir l'heure où ton âme se délivrera de son enveloppe. Que si tu as besoin, pour te rassurer le coeur, d'une réflexion toute spéciale, qui le rende plus accommodant envers la mort, tu n'as qu'à considérer ce que sont les choses dont tu vas te séparer enfin, et les spectacles dont moralement ton âme ne sera plus attristée. Ce n'est pas à dire le moins du monde qu'il faille combattre contre les hommes ; loin de là, il faut les aimer et les supporter avec douceur. Seulement, il faut bien te dire que ce ne sont pas des gens partageant tes sentiments que tu vas quitter ; car le seul motif qui pourrait nous rattacher à la vie et nous y retenir, ce serait d'avoir le bonheur de s'y trouver avec des hommes qui auraient les mêmes pensées que nous. Mais, à cette heure, tu vois quelle anxiété te cause ce profond désaccord dans la vie commune, et tu vas jusqu'à t'écrier : «0 mort, ne tarde plus à venir, de peur que je n'en arrive, moi aussi, à me méconnaître autant qu'eux !»
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  • C'est une seule et même âme qui fait vivre les animaux privés de raison ; c'est une seule et même âme intelligente qui est répartie entre les êtres raisonnables, de même qu'il n'y a qu'une seule et même terre pour toutes les choses terrestres, de même qu'il n'y a qu'une seule et même lumière qui nous fait voir tout ce qui est visible, de même qu'il n'y a qu'un seul et même air que respirent tous les êtres animés.
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  • Si tu le peux, instruis les gens et redresse-les ; si tu y échoues, n'oublie pas que c'est précisément à cet effet que la bienveillance t'a été accordée. Les Dieux mêmes sont cléments pour les êtres qui te résistent ; et à leur égard, tant les Dieux sont bons, ils les aident à se donner santé, richesse et gloire. Tu peux imiter les Dieux ; ou, si tu ne le fais pas, dis-moi qui t'en empêche.
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  • Les choses nous sont extérieures et restent à notre porte. Indépendantes par elles-mêmes, elles ne savent rien de ce qu'elles sont, elles ne nous en disent rien. Qui nous en apprend donc quelque chose ? C'est uniquement la raison, qui nous gouverne.
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  • Tout est soumis au changement. Et toi-même tu es sujet à une perpétuelle modification, et, sous certains rapports, à une destruction perpétuelle. L'univers entier est comme toi.
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  • Qu'une action cesse ; qu'un désir, qu'une idée s'arrêtent et s'apaisent ; que tout cela meure, peut-on dire, il n'y a pas là le moindre mal. A un autre point de vue, considère les âges divers de la vie, enfance, adolescence, jeunesse, vieillesse ; tous ces changements sont des morts successives de chacun de ces états. Est-ce donc si terrible ? Maintenant considère encore le temps de la vie que tu as passé sous la conduite de ton grand-père, de ta mère, de ton père ; et te rappelant encore bien d'autres vicissitudes que celles-là, bien d'autres changements, bien d'autres cessations de choses, demande-toi de nouveau : «Est-ce donc si terrible ?» Ainsi, le terme de la vie tout entière, sa cessation, son changement ne sont pas non plus davantage à craindre.
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  • Tu as beaucoup souffert dans la vie, parce que tu ne t'es pas borné à faire faire à ta raison ce que sa constitution lui permet ; mais sans doute la leçon t'a suffi.
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  • La cause universelle est un torrent qui entraîne toutes choses. Aussi, qu'ils sont naïfs même ces prétendus hommes d'Etat qui s'imaginent régler par la philosophie la pratique des affaires ! Ce sont des enfants qui ont encore la morve au nez. 0 homme, que te faut-il donc ? Borne-toi à faire ce que présentement la nature exige. Agis, puis-que tu le peux ; et ne t'inquiète pas de savoir si quelqu'un regarde ce que tu fais. Ne va pas espérer non plus la République de Platon ; mais sache te contenter du plus léger progrès ; et si tu réussis, ne crois pas avoir gagné si peu de chose. Qui peut en effet changer l'esprit des hommes ? Et tant qu'on ne parvient pas à modifier les coeurs et les opinions, qu'obtient-on, si ce n'est l'obéissance d'esclaves, qui gémissent, et d'hypocrites, qui feignent de croire à ce qu'ils font ? Poursuis donc maintenant ; et continue à me citer Alexandre, Philippe et Démétrius de Phalère. On verra s'ils ont bien compris ce que veut la commune nature, et s'ils ont su faire leur propre éducation. Mais s'ils n'ont eu qu'un personnage plus ou moins dramatique, je ne connais personne qui puisse me condamner à les imiter. L'oeuvre de la philosophie est aussi simple que modeste. Ne me pousse donc pas à une morgue solennelle.
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  • Tout ce que tu vois sera détruit dans un instant, et ceux aussi qui observent cette destruction inévitable seront eux-mêmes non moins vite détruits. On a beau mourir dans la plus extrême vieillesse, on en est au même point que celui qui a trouvé la mort la plus prématurée.
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  • La perle de l'existence n'est pas autre chose qu'un changement. Cette vicissitude plaît à la nature universelle, qui a fait que tout est bien, que tout a été de toute éternité semblable à ce qui est, et que tout sera à l'avenir semblable à ce qui a été. Et toi, qu'oses-tu dire ? Que tout dans le monde a toujours été mal, que tout sera mal à jamais, et que, parmi ces Dieux si nombreux, il ne s'est pas trouvé une seule puissance capable de redresser ce désordre, et tu prétends que l'univers a été condamné à des souffrances qui ne doivent jamais cesser !

 

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