La pierre aqueuse

La pierre aqueuse

  • C'était une belle brune
    Filant au clair de la lune,
    Qui laissa choir son fuseau
    Sur le bord d'une fontaine,
    Mais courant après sa laine
    Plongea la tête dans l'eau,

    Et se noya la pauvrette
    Car à sa voix trop faiblette
    Nul son désastre sentit,
    Puis assez loin ses compagnes
    Parmi les vertes campagnes
    Gardaient leur troupeau petit.

    Ah ! trop cruelle aventure !
    Ah ! mort trop fière et trop dure !
    Et trop cruel le flambeau
    Sacré pour son hyménée,
    Qui l'attendant, l'a menée
    Au lieu du lit, au tombeau.

    Et vous, nymphes fontainières
    Trop ingrates et trop fières,
    Qui ne vîntes au secours
    De cette jeune bergère,
    Qui faisant la ménagère
    Noya le fil de ses jours.

    Mais en souvenance bonne
    De la bergère mignonne,
    Emus de pitié, les dieux
    En ces pierres blanchissantes
    De larmes toujours coulantes
    Changent l'émail de ses yeux.

    Non plus yeux, mais deux fontaines,
    Dont la source et dont les veines
    Sourdent du profond du coeur ;
    Non plus coeur, mais une roche
    Qui lamente le reproche
    D'Amour et de sa rigueur.

    Pierre toujours larmoyante,
    A petit flots ondoyante,
    Sûrs témoins de ses douleurs ;
    Comme le marbre en Sipyle
    Qui se fond et se distille
    Goutte à goutte en chaudes pleurs.

    Ô chose trop admirable,
    Chose vraiment non croyable,
    Voir rouler dessus les bords
    Une eau vive qui ruisselle,
    Et qui de course éternelle,
    Va baignant ce petit corps !

    Et pour le cours de cette onde
    La pierre n'est moins féconde
    Ni moins grosse, et vieillissant
    Sa pesanteur ne s'altère :
    Ains toujours demeure entière
    Comme elle était en naissant.

    Mais est-ce que de nature
    Pour sa rare contexture
    Elle attire l'air voisin,
    Ou dans soi qu'elle recèle
    Cette humeur qu'elle amoncelle
    Pour en faire un magasin ?

    Elle est de rondeur parfaite,
    D'une couleur blanche et nette
    Agréable et belle à voir,
    Pleine d'humeur qui ballotte
    Au dedans, ainsi que flotte
    La glaire en l'oeuf au mouvoir.

    Va, pleureuse, et te souvienne
    Du sang de la plaie mienne
    Qui coule et coule sans fin,
    Et des plaintes épandues
    Que je pousse dans les nues
    Pour adoucir mon destin.

      
 

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